Journal de bord

(c) michel forgues 2010

imageFévrier

1 / 02 / 2010


Il hésitait à jeter une montre-bracelet qui ne fonctionnait plus.

Il ne savait trop pourquoi.

Il interrogeait l’objet qui marquait précisément lecture du temps de son arrêt.

Il cherchait en vain le moment, l’instant de celui-ci : la lumière ou son absence de cette petite portion de cette journée-là.

De cette heure-là de cette saison-là, de cette année-là .

Ça ne lui reviendrait jamais.

Mais sans trop savoir pourquoi il déposât l’objet sur le dessus de la petite bibliothèque par précaution.

()

On avait transformé le temps en argent. On commença à en gagner. À en mettre de côté, à en faire fructifier. À en récolter les intérêts. À en semer la discorde. À en diviser les dividendes. À en soustraire au fisc. À en prêter aux fourbes. À en accumuler et à en dissimuler. À en blanchir. À en noircir. À le désodoriser. À l’envoyer en paradis. À en mettre à l’abri. À le faire disparaître dans le triangle des Bermudes. À le faire réapparaître dans un cube Suisse. À le mettre en bourse. À l’encoter et le décoter. À le bichonner. À le spéculer. À l’occulter. À l’enculer. À en perdre. On n’avait que ça aux lèvres frémissantes et aux doigts qui claquaient

Un nain des communications mourut. Son temps s’était arrêté. Il laissait derrière lui cent mètre cube de papiers monnaie.

Pour toute fortune, lui n’avait que l’argent blanc qui lui poussait aux tempes.

Et surtout une tonne de larmes en menue monnaie de sous noirs parce qu ‘il n’avait pas encore trouvée les mains dans lesquelles les verser.


Il ne laisserait donc derrière lui que quelques phrases trébuchantes et, espérait-il quelques beaux silences sonnants à léguer par testament dont il reportait par superstition la rédaction.



()

2 / 02 / 2010

En dépit des bruits ambiants, du vacarme de l’époque, de la rumeur sourde de la ville que venait surligner la stridence d’une sirène d’ambulance, le barrissement d’un camion d’incendie, de rase motte d’avions ou d’hélicoptères, il habitait tant bien que mal mais bel et bien et de mieux en mieux et de plus en plus une petite avenue du silence au 3731 précisément depuis 13 ans déjà.


()

Comme on plie armes et bagages, afin de voyager léger, il écrivait.

Et il constatait qu’il avait peu de bagages et encore moins d’armes dans l’amoncellement du pêle-mêle des souvenirs de la mémoire, de ses oublis et de ses omissions d’épargne.

Que du temps perdu, de petits espaces gagnés dans les cases de l’horaire encombré du survivre, des notes et des impressions de voyage immobile, des lumières, des odeurs, certains bruits, un certain silence ponctué d’un petit battement sourd en creux.




()

Bilan provisoire : ce furent les trente années qui s’écoulèrent de ses vingt ans à ses cinquante ans qui furent les plus longues et les plus lentes, monocordes et monochromes malgré leurs apparences tumultueuses de réussites et d’échecs divers.

Et, à son grand étonnement, elles se révélaient de peu de poids dans la balance de son maintenant et de son désormais.

Depuis peu la vitesse de croisière était celle d’un voilier soumis au gré des vents.

Éventuellement elle deviendrait celle d’un canot de sauvetage qui se perd et coule par le fond en haute mer.

À moins que celui-ci, par des causes tout autant inexpliquées qu’inexplicables n’emprunte les courants ascendants de la Voie Lactée.

()

Comme du gousset d’une poche arrière de laquelle s’échappe et tombe presque sans bruit de la menue monnaie de sous noirs et usés, jusqu’à en être presque lisse de leurs effigies, sur le silence végétal d’un gazon humide, perceptiblement depuis peu, il se perdait tranquillement du temps par son ventricule gauche qui s’était silencieusement décousu récemment.


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3 / 02 / 2010

Car il lui était autant de doutes que d’étoiles
Il lui était autant d’étoiles que de doutes.


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Parfois, pour des périodes plus ou moins brèves plus ou moins longues chaque journée n’était qu’une case de bande dessinée, alignée l’une après l’autre avec pour seule variable le trait d’une sinueuse ligne noire d’horizon d’un désert blanc ni de neige, ni de sable, mais de rien.

()

Comme certains jours, certains soirs, certaines nuits, certains instants sa vie ne tenait plus qu’à un fil, celui du rasoir, celui de l’eau, celui des larmes, celui de fer, celui de plomb et celui à retordre, celui des heures creuses encrassées de cendre froide, celui du téléphone et de la conversation qui ne sonnait que de plus en plus lointainement.

Il s’en remettait alors au fil de sa plume pour franchir le vertige de ce jour-là, de cette nuit-là, de ce long et mince moment-là qu’il traversait, funambule fou en équilibre sur une phrase dont il ne savait où et dans quoi elle était ancrée.

À bout de force et de bras de soixante ans de pas à pas et de mot à mot au-dessus des abysses, en dessous des abîmes, il se murmura que le temps voulu il lui viendrait des ailes.


()

13 / 02 / 2010

Avec...

Avec en poche
les quelques sous noirs restants de la poésie
de la monnaie des quatre pommes d’automne soigneusement choisies et achetées à l’étal extérieur d’une fruiterie d‘un quartier paisible de la ville

Avec aux pieds
le luxe de l’usure des semelles des chaussures qui ont marché la ville en tous sens durant tout un été de solitude

Avec aux lèvres
le pizzicati des violons du vent chaud de ce jour d’été

Avec en main
le précieux et le rare tant attendu
depuis longtemps
du volume numéroté d’une édition tant recherchée
trouvée depuis peu
il y a à peine une heure

Avec aux dos
le poids léger du presque rien du presque tout
du bagage nécessaire
du bagage essentiel au voyage
et à la durée du trajet
d’un point à un autre

Avec en tête
l’étonnement de l’intact
constaté après la rencontre par hasard de quelqu’un connu il y a quelques quarante années plus tôt, de quelqu’un que l’on perd définitivement de vue pour la dernière fois quelques quarante années plus tard aux quatre coins de deux rues qui se croisent dans un quartier paisible de la ville

Avec au cœur
la cadence des actions de grâçe des battements du cœur des balancements des pas heureux de la marche calme

Avec à l’âme
la lumineuse nudité retrouvée
malgré les cicatrices des blessures données et reçues

Avec aux yeux une lueur
et glissant sur le nez en sueur des verres fumés démodés

Avec à l’oreille
en sourdine le murmure des mots de ce qu’il venait de transcrire
en écoutant pour la 1000ième fois
Callas
chantant
Casta Diva

Coin Roy & Berri
Août 08

()

14 / 02 / 2010

paroles inutiles


on dit :
je t’aime

on questionne :
et toi?

on répond : tu m’es une réponse

on demande :
pour combien de temps ?

on se tait.

on répète : combien?

on murmure :

tant que ce silence-là entre nous deux
comme un fil invisible durera et brillera et ne se brisera pas
rompu
par des mots inutiles de toutes sortes.


front contre front, on se fait silencieux


()

uniquement…

uniquement…
sans raison

et sans but

le doux désir
le dur désir

de toi

sans raison

et sans but

me fait incandescent


en ma nuit



(
)




tout comme…

imperceptiblement

la force des choses
m’a mené



je suis
maintenant
maintenant
imperceptiblement

la force des choses
te mène

vers nous


(
)



les vins…

les vins ont été bus
les verres sont vides

et nous sommes ivres

de nos lèvres
et de nos langues


nos regards
se rassasient

inlassablement
des gestes

lents et longs et lourds
des muscles souples
des peaux soyeuses et perlées d’eau


de nos corps durs
imbriqués
l’un en l’autre


(
)



nu…


nu

et

seul

sur le grand lit défait

je suis drapé

des parfums des feuilles mortes
des herbes séchées
brûlées

par la pleine rousse et ronde de notre rencontre


et ma peau

se constelle

d’étoiles et d’écailles

et la chambre

s’emplit d’infini

et je nage alors

en l’éternité

retrouvée.




(
)

15 / 02 / 2010

image

Point d’orgue :
Prolongation d’une note ou d’un silence

Les lieux, les dates et les facteurs des instruments étaient identifiés : Rysum 1475 anonyme, Osteel 1619 Edo Evers, Steinkirchen 1581 Dirk Hoyer / 1667 Arp Schnitger, Mittelnkirchen 1600 Anonyme / 1688 Arp Schnitger/1753 Mathias Schreiber, Ganderkeese 1699 Arp Schnitger / 1760 Heinrich Klapmeyer ,Westerhusen 1643 Jokodus Sieburg, Dedesdorf 1698 Arp Schnitger / 1745 Eiler Köhler.

Les compositeurs Konrad Paulman, Tylman Susato, Jan Pieterszoon Sweelinck, Heinrich Scheidmann, Johan Christian Bach, Leonard Kleber, Mathias Weckmann, Dietrich Buxtehude, Jhon Dustable et quelques anonymes étaient dûment et méticuleusement mentionnés dans le livret du coffret.

Avec un peu d’imagination et de réflexion, chacun de ces mots et de ces chiffres pourrait le conduire à retrouver une histoire, à dénicher une origine, à retracer une ligne de vie, à observer un déroulement, à détailler une floraison, à contempler un déploiement comme on pourrait le dire d’un arbre.

Mais c’était surtout la mention de « quelques anonymes « qui retenait son attention et sa curiosité.

Et en tout premier lieu : Rysun 1475 XVe siècle CHRIST IST ESRTANDEN joué sur cet orgue à un seul clavier et quarante et une notes.

À des lieues et des années de distance, en silence, dans le froid glacial de cet avant-midi des premiers jour de janvier d’une nouvelle année, il écoutait et réécoutait sans se lasser cette oeuvre brève en apparence de ces soixante-quinze secondes.

()

De temps à autre les cris d’une corneille planaient au-dessus des bruits ambiants de la rue : vrombissement des voitures en route vers le travail, bruits des broyeurs du camion de cueillettes de produits à recycler, grondement des poids lourds de livraisons ou de déménagement, crissement des lisses d’un traîneau glissant chaotiquement sur le gravier épandu sur le glacis du trottoir.

Le bébé, emmitouflé de telle sorte qu’on ne voyait plus que ses yeux vifs d’un brun noirâtre, clignait des prunelles mobiles de curiosité de connaître la provenance de tous ces sons qui l’environnaient.

Il était aussi anonyme que le compositeur dont la musique rejouait sur le lecteur laser.

Les conducteurs de camions ou de voitures eux aussi étaient anonymes et inconnus les uns des autres.

En somme, tous, vivants et morts, étaient anonymes.

()

Pourquoi et comment nous vient un matin ce besoin, cette nécessité de rédiger un récit, de conter une histoire quand déjà tout a été dit et redit ?

Pourquoi ressasser un ruisseau sinon pour le bien mince et d’autant plus précieux espoir d’y retrouver quelques pépites oubliées par le chercheur d’or précédent.

Et ce que l’on cherche tant n’est pas le métal mais le mince éclat de la fragile lumière, la transparence soudaine entre nos doigts de la matière opaque des choses, des êtres et du temps.

()

Il prit conscience de la surdité dans laquelle il entrait lorsqu’il écrivait.

Il n’entendait plus alors aucun son, aucun bruit, aucune voix.

Il était encore plus sourd et plus muet qu’un plongeur en apnée étrange dans l’ailleurs liquide et mouvant des courants de la mer.

La fenêtre, le chat, la table, le clavier et même l’écran sur lequel s’alignaient les lettres qu’il écrivait étaient escamotés par il ne savait quelle magie de la pensée ou de l’âme.

Puis il revint à la surface car il remarqua qu’un glaçon s’était formé à l’une des branches nues des entrelacs du lierre qui couvrait la fenêtre.

Et les sons se greffèrent aux images de la pièce dans laquelle il travaillait puis au paysage de la rue avec ses enfilades de façades aux fenêtres noires et aux toits qui se découpaient sur un ciel devenu d’un bleu éclatant.

()

16 / 02 / 2010

« Écrire c’est laisser une trace sur une vague… »

Extrait d’une œuvre vécue en 1997, publiée en 1999, pilonnée en 2005 dont 13 exemplaires rachetés en 2007 à 1$ pièce, dix du nombre ayant été donné, n’en restant plus que trois à offrir ou à brûler ou à léguer…

Et dont il recevrait dans 3 jours les dividendes annuels de lecture calculés par le nombre d’emprunt en bibliothèque publique.

« Écrire c’est laisser une trace sur une vague… »

C’était d’autant plus vrai depuis 15 jours par le fait de ce journal de bord…

()

Il s’éveilla dans une odeur de pommes rouges cueillies depuis combien de semaines ou d’années dont il ne se souvenaient plus. Mais, il en savait la saison.

Il était en automne et c’était un automne semblable à tous les autres automnes jadis vécues et les quelques-uns désormais à vivre.

Car il entrait dans ces âges où le temps s’écoule davantage en heures, en saisons et en variations de lumières ou d’obscurités qu’il ne se compte en semaines ou en mois d’échéances de toutes sortes.

Et son avenir et son passé n’étaient plus ni devant, ni plus derrière lui.

Mais un présent se déployait face à lui comme une fenêtre ouverte sur un paysage se métamorphosant de saison en saison telles ces aquarelles chinoises que l’on déroule pour les contempler de la droite vers la gauche, de leur fin vers leur début.

Et une intuition se fit certitude que son futur plus ou moins bref ou plus ou moins long serait fait de beaucoup des autrefois et des jadis retrouvés de l’enfance.

()

Il avait été, par il ne savait quel caprice du hasard, publié de son vivant, il y avait de cela plus de onze ans.

Plus que les critiques, les commentaires, points de vue, opinions et quant à soi, la faillite frauduleuse de l’éditeur ou le pilonnage des exemplaires de son recueil dont, par un étonnant mystère mathématique il avait récupéré les treize derniers exemplaires dans une librairie de liquidation de livre à 1$, témoignait en sa faveur chaque année le chèque en bonne et due forme qu’il recevait à la mi-février par la poste d’un organisme chargé de percevoir et redistribuer à chacun sa quote-part de droits d’auteur de prêt public.

Il était donc lu depuis onze ans quelque part par quelqu’un qu’il ne connaîtrait sûrement jamais à moins que peut-être car on ne sait jamais tout comme on ne connaît pas toujours.

Quelqu’un qui, lui ou elle, se reconnaissait dans ce qu’il nommait la transcription de son silence.

Il s’interrogeait alors comme une bête se questionne et s’étonne de la présence d’un humain sur le lit d'une chambre.

Où était–il lu? Quand était-il lu ? Par qui était-il lu? En compagnie de quoi ou de qui était-il lu ? Pourquoi était-il lu? Dans le lit? Dans un fauteuil? À une table cuisine? Dans un salon? Dans un bain? Dans un avion? Un train? Un wagon de métro? Un autobus? Le matin? En plein jour? Le soir? De nuit? Lors d’une insomnie? Au printemps ? En hiver? En été? En automne? Quel jour ? Quel mois? Quelle heure?

Tout comme le livre précédent dix ans se seraient écoulés pour écrire ce qui lui avait été et lui serait encore pour il ne savait trop quel temps encore avec tant de certitude autant de doutes que d’étoiles.

Car c’est le lot d’un ange, cet être auquel naît, il ne sait trop pourquoi des ailes, et parfois même pas une paire complète, et desquelles il arrache une plume et tient chronique du temps qu’il fait et surtout passe qui nous crie gare et auquel on fait la sourde oreille en faisant notre petit bonhomme de chemin faisant.

()

17 / 02 / 2010

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L’un se réveillait avant l’autre. Et parfois l’un et l’autre se réveillaient au même moment. Alors l’un rejoignait l’autre dans le grand lit brûlant des rêves qui tiédissaient peu à peu.

La lumière grise et bleue faisait de la fenêtre une grande feuille de papier de riz sur laquelle le trait d’encre noir d’une branche nue attendait l’atterrissage d’un oiseau ou le bond d’un écureuil.

Ces lignes étaient une prière, un vœu, un souhait et le tintement d’une parole écrite.

()

En réponse à un @

en ce jour des cendres et des poussières

À chacun sa nuit
À chacun son jour
À chacun son silence et son chant
À chacun son étoile, sa croix, son croissant, son signe

À moi mes ailes

Pour ce qui est des miennes elles auront toujours de celles dont on dit qu’elles battent de l’aile
Et c’est de ces ailes que je tire les plumes avec lesquelles j’écris
Et mes encres sont celles du sang, des larmes et de la sueur

Je n’ai pas la grâçe de ta foi
Je possède le peu d’ une bien pauvre charité
Et pour espérance la lueur d’un murmure

Et mes mots qui tentent de dire mon silence et son chant

Mais cela m’est assez
Car cela est déjà beaucoup
Et pour et par cela je rends grâçe

Pour ce que j’ai comme tout autant pour ce que je n’ai pas

Quand je regarde mes hiers je n’ai que très peu de regrets
Si peu que je ne connais pas l’amertume d’avoir été
et aucune à être encore sans en savoir la durée
tout en connaissant son terme qui s’écrira avec un point final ou avec des points de suspension

je penche pour les points de suspension

ceux-ci permettant le pont suspendu
le fil de l’équilibriste qui traverse des vertiges éclaboussés d’étoiles...

si oui ou non j’aurai accompli ma tâche

qui est celle d’entendre le silence et son chant
et de tenter de la faire écouter?

Je ne le sais pas plus ou pas moins que ne le sait
l’oiseau qui chante puis qui se tait

()

19 / 02 / 2010

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La page noire d'hier a été effacée. Elle ne faisait qu'ajouter au fracas de l'époque.

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Une neige fine en fit une feuille blanche sur laquelle les courbes d'un profil lumineux surgirent.

Comme une musique émerge du silence.

()

Maintenant

Maintenant et désormais

Il y a…

L’aube et le matin et le jour
Le soir et la nuit
Le nuage
L’arbre et les branches et l’oiseau
Et l‘étoile là-haut
tout là-haut
dans le cœur du coeur

La pluie et la neige et la goutte d’eau
Au bout du doigt
Au bec de l’oiseau

L’oiseau mourant tombé du nid
Qui ne savait pas voler de ses propres ailes
De ses pauvres ailes

Combien longue
Combien lente fût son agonie
Combien a-t-il poussé de cris
De plus en plus ternes et petits?

L’oiseau tiède dans la paume d’une main douce et chaude d’enfant

L’oiseau vivant souvenir dans la goutte d’eau d’une larme qui coule

Il y a

Le voilier et la psalmodie d’une migration

Il y a le soleil rond qui se couche rose et rouge et la lune blanche et cornue qui se lève

Il n’y a plus le vert

Il y a l’ocre et le cuivre et le cuir

Il y a le froissement des feuilles
Et le vent et ses rafales

Et il y a le bruissement et le murmure des silences
Dans l’air tournant du soir

Il y a…

Maintenant

Il y a

Désormais

Il y a maintenant et désormais

Il y a…

Quatre fois quinze ans / Ou deux fois trente ans / Ou cinq fois douze ans
Ou six fois dix ans / Ou trois fois vingt ans
Ou une fois soixante ans

Et peut-être à peine cinq ans
Ou dix ans
Ou quinze ans
Ou vingt ans…

À advenir

Il y a
Ce cerf perdu
Bête affolée par le ballet fou des phares
Bête transie de glace par une pluie froide de début décembre
Bête réfugié
Bête bercée par la mélopée de ses respirations
Bête endormie dans le vaste petit désert d’une chapelle enfin vide et à vendre
Bête parfumée du paisible des odeurs des encens
Des lueurs des instants

()

20 / 02 / 2010

Certaines dates, certaines rencontres, certains hasards, certains trajets pris aux dépens de tel autre lui donnaient parfois à penser que l’aléatoire jouait fort peu dans les probabilités mais que le destin s’y laissait deviner si l’on savait être attentif aux signes et à leurs sens.

Et que dans tout cet absurde un fil d’absolu reliait mystérieusement les choses les unes aux autres.

Le problème complexe avec tous ses enchevêtrements se résolvait à certains instants avec une simplicité lumineuse.

L’obscure question posée était répondue silencieusement.

Puis le bruit reprenait le dessus et le haut du pavé.


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Dans le cadre que formait la grande vitre ovale de la porte d’entrée, un croissant de lune et trois étoiles pâlottes luisaient dans un ciel noir légèrement embué de blancheur.

Il se rappela que les scientifiques affirmaient que l’on pouvait percevoir la trace de la fulgurance de la création du monde.

Il se dit qu’elle était encore visible cette trace tremblante de la lumière même d’avant la création du monde que l’on porte en soi avant sa naissance et après sa mort lorsque quelqu’un prononce notre prénom.

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22 / 02 / 2010

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Les brumes denses dans lesquelles il s’était enfoncé, il y avait de cela des années dont importaient peu le nombre, se dispersèrent graduellement.

L’ailleurs atteint se révélait enfin.

Et sa lumière émanait du paysage même comme si les choses libéraient doucement l’énergie qui sans cesse les créait et les recréait sans cesse et sans fin ni commencement.

Paisibles, les pierres et les bêtes, tout y était paisible et transparent malgré l’opacité apparente.

Les temps de toutes sortes étaient résolus en un seul temps qui les englobait et les réunissait malgré leurs divergences et leurs contradictions.

Le temporaire et l’éphémère s’amalgamait l’un à l’autre, trames enlacées dont l’éternité était tissée.

L’abandon aux métamorphoses se consumait dans une incandescence douce.

Une plénitude légère et diaphane, pure, simple, une.

Il s’assit sur une pierre, déposa à ses pieds nus son bâton de marche, branche d’un bois noueux et dur.

Plongea sa main ouverte dans le ruisseau d’eau froide et sa soif s’apaisa.

Sans étonnement, il constata qu’il était revenu à son point de départ.

À la fin du jour, il se fit un feu des branches tombées et des herbes séchées du sol.

Pour s’endormir il se chanta une berceuse comme il faisait lorsqu’il était enfant, une musique muraille contre les loups, une musique échelle pour le glanage des galaxies d étoiles.

Puis ses paupières et ses lèvres se fermèrent et le silence pris le relais de son chant.

Un immense silence, un vaste vertige dans lequel il dériva comme les feuilles mortes s'envolent dans les vent noirs de la nuit.


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23 / 02 / 2010

Une chute de neige folle de fin février se déversait sur la ville.

Les marches de l’escalier s’encombraient de monticules bombés qui donnaient l’impression d’une fournée de pain ou de gâteaux à la meringue pour le goûter d’un géant.

Le facteur passerait à son habitude en fin de matinée. Il lui fallait donc déblayer sinon il ne livrerait pas le rare courrier qu’il recevait et qui ne consistait plus qu’en quelques factures mensuelles et cartes de vœu de Noël, de Saint-Valentin ou d’anniversaire que lui adressait depuis treize ans déjà une femme devenue une amie et qui comme tout un chacun se battait et se débattait entre le vivre et le survivre et le vieillir.

Il ne savait trop pourquoi, mais quand revenait année après année cette tâche de chasser la neige, il avait l’impression très précise de la présence de son père à côté de lui.

Il retrouvait les mêmes gestes et la même cadence de ceux-ci et les mêmes moments de repos pris jadis en compagnie de cet homme qui n’était plus depuis déjà plus de trente ans.

Des images lui revenaient dans lesquelles l’homme posait des gestes des plus simples : réparer une porte ou une chaise, tondre le gazon et arroser la pelouse, tailler le lilas, porter au chemin les déchets, soulever un moment sa casquette et gratter son front et pelleter la neige tombée pour déblayer l’entrée et faciliter l’accès à la maison au facteur ou à tout autre visiteur et qui était toujours le bienvenu.

Il y a de cela fort longtemps, fort longtemps, dans le temps des souvenirs et de la mémoire, le laitier et le boulanger et le rémouleur et le ramoneur comptaient parmi les commerçants qui passaient aux portes des maisons pour la livraison.

Il était heureux d’avoir connu ce temps-là qui n’était plus.

Et tout en fumant dans le froid bleu du matin une cigarette tout comme son père le faisait après la petite besogne, plein de gens invisibles de jadis le saluaient et lui leur souriait avec au coin de l’œil l’éclat du cristal d’une larme de reconnaissance.

Un soleil d’or rose se mit en veilleuse l’espace d’un instant en transparence derrière un nuage effiloché.

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24 / 02 / 2010

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En volutes de voix humaines, des sonorités et des silences se lovaient autour de lui et au-dessus de lui et en lui, une musique anonyme, datant du 13ième siècle se déployait en arabesques opalescentes.

Le corps de l’être, homme ou femme ou ni l’un ni l’autre ou les deux à la fois, par qui s’était composée cette musique, ce corps-là était depuis longtemps déjà détruit et défiguré et dissous. Ainsi que les corps qui en premier les avaient faits résonnés dans le silence froid d’un soir ou d’un matin ou d’une nuit de veille.

Chaires emmêlées à même l’humus d’un cimetière mal entretenu ou réduit à un petit monceau de gravats et de poussières grises dissimulé depuis longtemps sous une lourde dalle. Pierre rectangulaire noire, polie et lisse comme un miroir sur lequel se reflétait tel un cygne sur étang un gisant de marbre blanc aux mains pieusement jointes, aux paupières closes, finement ciselées, et aux lèvres lisses et scellées d’un silence plus solennel et mystérieux que la plus opaque nuit sans étoile.

Pourtant l’âme même des dormeurs qui dormaient du sommeil du juste comme le disait l’expression populaire ou du repos éternel comme le souhaitait le vieil adage, l’âme résonnait et continuait à rêver à voix haute son murmure de jadis.

Une âme humaine dans ce qu’elle avait de plus diaphane, dans ce qu’elle avait de plus impalpable et à la fois de plus tangible, semblait chanter « sotto voce », défiant toute notion d’espace et de temps déployant son inaltérable présence.

Il écoutait cela et il lui venait aux lèvres un filet de foi et de voix, une pauvre charité. Mais surtout une immense espérance trop lourde à porter par un être seul.

Il eût un bref instant la sensation qu’elle était partagée depuis des millénaires par des multitudes.


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25 / 02 / 2010

Depuis quelques années il perdait peu à peu et de plus en plus l’usage de ses jambes dû aux effets secondaires d’un médicament des plus bénéfiques pour la santé des actionnaires.

Les épaules se voûtaient, le cou se cassait vers l’arrière faisant saillir la pomme d’Adam, cartilage de plus en plus visible sous la peau se parcheminant saison après saison.

Le thorax ne se bombait plus que sous les efforts parfois pénibles de la reprise du souffle après la montée d’une pente ou même d’un escalier mécanique.

Sa chair et ses muscles d’homme mûr depuis longtemps se défaisaient perceptiblement.

Son corps le quittait peu à peu le laissant parfois en plan et à plat au beau milieu d’une marche de santé.

Tout comme celle d’une femme durant sa grossesse, sa voûte plantaire s’affaissait car ça allait de soi puisqu’il portait en lui sa métamorphose.
Et c’était par la force et la faiblesse des choses.

Ses nuits se faisaient plus brèves, ses jours plus longs.

Tout comme de petites siestes ponctuaient ses journées, de petites plages d’insomnies fragmentaient ses sommeils.

Il se levait alors, enfilait l’usure de sa robe de chambre et pieds nus se dirigeait vers le salon pour s’asseoir dans le gros fauteuil de cuir d’où il pouvait observer par la fenêtre blafarde le paysage morne et mort de la rue vide d’une ville la nuit.

Une de ces nuits-là, des créatures diaphanes portant armes et bagages défilèrent dans une fabuleuse procession. Les bourrasques bataillèrent telles des bêtes à panache en rut, de fascinants cortèges de fantômes et de spectres se dispersèrent et se reformèrent à vue d’œil, avec une férocité solennelle et silencieuse, des vagues de souffles arctiques se suspendaient comme des clameurs muettes de victoires ou de défaites.

Au matin que le calme plat et blanc de la rue ponctué de trous béants, l’oblique de la trace des pas de quelqu’un qui avait dû traverser tout cet ensevelissement pour aller chercher un litre de lait pour le premier café de cette journée et de son pain quotidien.

Mais surtout et au-dessus de tout cela il y avait l’étonnement, l’immense étonnement du chant d’un de ces oiseaux minuscules qui s’entêtent, pour il ne savait trop quelles insolites et absurdes raisons, à ne pas migrer mais à demeurer vivant et triomphant au beau milieu du coeur de la mort.

Il ne comprit pas pourquoi mais tout à coup il se mit alors à tenir de toutes ses faiblesses à l’évidence de cet oiseau-là.

Tout comme cet oiseau, il s’entêtait à tenir le coup, contre vents et marées, par les minuscules serres de ses pattes à une brindille de branches verglacées à faire face et front à plus que tout et à peut-être moins que rien.

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Tous dormaient encore à poings fermés sur la première dent de lait tombée, il y avait des lunes de cela. Chacune et chacun avaient sa petite et sa grande histoire, plus ou moins triste, plus ou moins rose ou grise. Plus ou moins noire et blanche, en somme grise. Plus ou moins maladroite, maladive ou malhabile. Tous sommeillaient à lèvres et fronts crispés ou plissés, à sourires esquissés ne ressentant que vaguement le tremblement du sol provoqué par le passage en direction nord-sud d’un gros fardier sur cette petite artère d’un quartier universitaire et cossu du centre-ville qui avait tout autant son riche quota et gotha d’étudiants américains ou européens sur nantis qu’aussi sa quote-part d’itinérants amérindiens.

Déracinés de toutes sortes et provenances qui dérivaient entre eux selon les vagues de la rentrée et du retrait des subsides aux bas-fonds et des bourses au haut et gai savoir technologique et économique.

Peut-être les secousses du camion de cueillette des ordures contribuaient-elles à déclencher dans les cerveaux des pigeons endormis, becs nichés sous l’aile, bras repliés sous l’oreiller cachant la première dent de lait tombée, un rêve, à infléchir dans une direction imprévue un des derniers droits d’un songe restant à parcourir dans la lenteur léthargique du sommeil.

Pour l’instant, la vie semblait les avoirs quittés pour aller ailleurs, dans un autre temps, dans autre lieu faire son jogging ou son shoping ou sa partie de ping-pong, ses cent brasses, s’essouffler et transpirer au maintien de sa santé cardio-vasculaire afin de reprendre ses forces et ses faiblesses.

Mais dans quelques instants, mécaniquement, par un bâillement, une extension des zygomatiques, allongeant le bras brusquement vers l’interrupteur de la sonnerie du réveille-matin qui invite à donner la charge, chacun l’un après ou avant l’autre se réanimerait, pour faire une fois de plus, une fois de trop, une fois de moins, une fois encore acte et preuve de présence. Chacun mais peut-être pas tous.

Ainsi par poussées sourdes de besoins obscurs, de désirs instinctuels et de nécessités vitales, à tâtons, par toute une série d’automatismes musculaires, de réflexes nerveux tant innés qu’acquis, chacun vaquerait à ses affaires, à son quotidien, que l’horoscope approximatif du jour tentait plus ou moins de cerner ou de berner sur une colonne en caractères Times dix point pica enluminée des douze signes du zodiaque, colorés de bleu, brun, or et rouge associé aux quatre éléments.

Pour l’instant il n’y avait que lui d’éveillé et qui dégustait en l’avalant la dernière gorgée de son petit espresso tiède.

Le grincement des freins d’un camion de cueillette de recyclage se fit entendre suivi du vrombissement du moteur du véhicule immobilisé.

Le fracas du verre des bouteilles se brisant les unes contre les autres dans le transvasement du contenu des bacs individuels dans la benne du camion donnant le signal de départ et la parfaite illustration de la reprise du cycle des activités humaines.

La lumière du jour, d’un bleu pâle pollué par la rumeur croissante de la circulation du monoxyde de carbone, s’embua d’une fine poussière grise.

Il nettoya méticuleusement à trois reprises ses lunettes. Mais rien n’effaçait son smog intérieur et son indice de pollution.

Il était temps pour lui de prendre son bain, de s’habiller puis d’aller s’abrutir au travail pour la boîte de production télévisuel qui l’employait à l’heure et le payait avec l’or des fous et l’exploitait à l’os.

Et surtout de continuer à craindre pour les pigeons perdus et les chats égarés qui traversent les rues.

()

27 / 02 / 2010

Au milieu d’une page blanche, fac-similé du paysage d’un désert de neige, la calligraphie à l’encre noire d’une phrase, inclinée, faite à la pointe d’une plume de métal, tenait tout autant du tracé d’un électrocardiogramme lors d’un test de routine fait sous efforts, que du convoi des wagons d’un train de voyageurs et de marchandises, immobile à flanc de glaces éternelles sur la paroi d’une montagne, train duquel un passager serait descendu et dont on pouvait suivre le tracé du parcours par le pointillé des pas enfoncés et embossés dans cet océan en apparence immobile de matière froide et blanche.

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en provenance de nulle part, en direction de partout en provenance de partout, en direction de nulle part...

un voyageur

avec pour tout bagage

quelques cahiers de feuilles lignées ou quadrillées aux couvertures rigides ou souples achetés selon les impulsions des moments dans des centres d'achats, des pharmacies, des magasins à rayons, des étalages de soldes de fin de...

des cahiers aux couvertures noires et rouges, vertes, grises, lustrées ou mates
marbrées, gaufrées, disparates

des cahiers à la seule caractéristique commune de pages manquantes et manquées arrachées à leurs précaires reliures de colles médiocres

des cahiers de papier, trois enveloppes postales de courrier par avion...

pour tout bagage ou presque...

quelques chemises, chandails, chaussettes, une brosse à dents, un peigne d'aluminium
un rasoir aux lames usées, un stylo-plume, des cartouches d'encre brune, des timbres
un carnet d'adresses et de numéros téléphoniques

pour tout bagage

un sanglot dans la gorge, un nœud dans le ventre et des souliers de marche...
et de marche et de marche
à l'infini...

un paquet éventré de gommes à la menthe éventées

et une cartouche de cigarettes sèches achetée à un arrêt de quinze minutes de plein d'essence et hamburger all dressed coke frites

et un trousseau de clefs maintenant inutiles

et des allumettes de bois s'entrechoquant dans le fond de la poche gauche d'un pantalon de toile de lin froissé de la sueur du siège, plissé de l'immobilité de la non-observation du défilement du paysage dans la fenêtre du train puis de l'autobus
du trajet rectiligne d'une idée fixe et floue...

là-bas, derrière lui

il laissait

des formes de meubles sous des housses de silences
des sables ocres accumulés jusqu'à mi-mur
jusqu'à mi-mur d'un blanc jaunâtre de nicotine d'un petit trois pièces et demie minuscule
et vaste comme un temps d'attente dans une gare transitoire

presque vide

sauf de quelques boîtes disparates de formats
de boîtes de carton non complètement déballées de leurs contenus hétéroclites et épars
de livres et de disques, de vaisselle et d'ustensiles, de bibelots et de bijoux et de breloques
de pierres de lave, d'améthystes violacées encore dans leurs gangues...

des bouquets d'instants séchés
des je t'aime d'instants
des moi aussi séchés
des je suis heureux que dieu t'ait créé
des je


des moi aussi
des je
des bouquets d'instants séchés

il laissait là-bas

des reflets de plaintes giratoires roses d'ambulance sur des vitres protectrices
de sérigraphies d'affiches de cinéma numérotées à tirage limité

des reflets de cris de cauchemars à cinq heures du matin dans le jacassement du réveil des oiseaux et des chats et des poissons rouges

des reflets d'étincelles de briquets dans le tic-tac digital frisquet des insomnies

des reflets de braises de tabac sur le pied plaqué laiton d'une lampe éteinte
fac-similé d'époque

des reflets de barbe de trois jours dans l'infini de deux miroirs à angle l'un de l'autre dans une étroite salle de bain bleue
des reflets de gouttes de sang dans la courbe d'un évier de porcelaine blanche
tachée de rouille de robinets

il laissait
là-bas...

des balbutiements et des coulées de baves...

la raie blafarde de la porte entrebâillée d'un réfrigérateur

il laissait...

quelqu'un

quelqu'un laissait...

il laissait
là-bas


l'empreinte d'un pied nu dans la douceur usée d'un tapis persan...

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image MARS

2 / 03 / 2010

Terminé le petit repas du soir, à son habitude, il enfila le blouson de cuir noir, coiffa la casquette de laine, noua un foulard de soie douce puis sortit pour la promenade rituelle.

Vénus scintillait blanche et verte, en apparence solitaire à quelque distance pour l’instant de la courbe sombre de la masse de granite de la montagne sur et autour de laquelle s’étalait une ville.

Il remonta la rue vers le soleil disparu derrière la montagne, mais qui éclairait encore l’hôpital, ses dômes et le couvent vide adjacent.Il jeta un regard sur l’état des ultimes fleurs qui se fanaient et des feuilles qui jonchaient peu à peu la bordure du trottoir et de la rue. Dans le petit parc, un père sans âge précis faisait se balancer entre ciel et terre, entre jour et nuit son enfant qui semblait ne vouloir jamais se lasser du jeu de l’ivresse du vertige et du rire des craintes défiées.

Les choses suivaient leurs cours et le monde était encore et toujours en bon état de marche avant malgré les rumeurs.



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3 / 03 / 2010

En réponse à une question posée.

Ce que vous lisez, avez lu ou lirez c’est parfois du passé, du présent et du peut-être et du futur.

Le pourquoi, le but s’il y a but?

Quand on écrit on se retrouve parfois et toujours au bas de page, en bout de piste, au bout du rouleau qui est parfois papyrus ou compresseur ou de la rotative d’une imprimante à tirage plus ou moins limité, plus ou moins épuisé.

Alors on recommence le travail monacal sur le ou les silences de la musique murmurante des choses, des gens, des bêtes, des arbres, des étoiles et des jours et des nuits.

()

En écoutant de Nicolas Gombert ( 1495-v.1556)
Le motet Tulerunt Dominum meum à 8 voix.
Chanté par le Studio de musique ancienne de Montréal
Sous la direction de Christopher Jackson
L’harmonie des sphères

image

4 / 03 / 2010

C’était le milieu de l’après-midi frisquet du dernier samedi de cet été-là. La terre basculait lentement sur elle-même donnant l’illusion que le soleil descendait derrière l’immeuble de l’autre côté de la rue où il habitait depuis déjà douze ans.

L’ombre portée de l’édifice sur le sol gravissait peu à peu marche après marche l’escalier où il s’était assis pour fumer laissait croire que le soir montait jusque chez lui.

Il jeta son mégot brûlant sur le trottoir et rentra dans son trois et demi qui prenait les allures d’une toile de Rembrandt par le jeu des clairs-obscurs du peu de lumière du jour qui pénétrait chez lui.

La pièce de séjour était maintenant sépia semblable à ces anciennes photographies,un moment passé et son instant de grâce mélancoliquement capté.

Par un jeu de miroirs mystérieux, mathématiquement précis, des coulées de lumière ricochaient sur les vitres des fenêtres des immeubles périphériques encerclant son habitation, illuminait un objet posé sur une petite table et l‘escamotait au regard quelques secondes plus tard, frôlait le mur de briques et en léchait la texture granuleuse, s’amusait à modifier perpétuellement les certitudes et les tenus pour acquis des perspectives. Des flaques de lumière un instant éclaboussaient les lattes du plancher de bois pâle, projetant au plafond l’ombre chinoise d’un bouquet de branches et de fleurs séchées d’une petite fausse histoire d’amour morte au feuilleton qui doucement s’engloutissait dans la mouvance des sables noirs de la nuit.

Il se rappela une séquence d’un documentaire sur un temple antique dans lequel à date fixe et à un moment précis, les rayons du soleil pénétraient tirant ainsi du néant l’effigie de marbre d’un mort qui depuis plus de deux mille ans faisait solennellement et ridiculement rigide le guet pour ces quelques gouttes de lumière rituellement redonnées une fois l’an.


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5 / 03 / 2010

5h00
Le ciel est de suie noire.
La lune décroissante lourdement, lourdement chute vers l’ouest.

5H25
Le ciel est de cendre grise.
La lune décroissante lentement, lentement chute vers l’ouest.

5H 55
Le ciel est de soie pâle.
La lune décroissante légèrement, légèrement chute vers l’ouest.

Silencieusement sur le trottoir, elle rebondit.
Silencieusement invisible un enfant joue avec le ballon donné.

Silencieusement, silencieusement on lit ces lignes.

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C’est dans la luminescence de ce silence-ci
Que je fais entendre ce que j’écoute
Que je fais écouter ce que j’entends.

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8 / 03 / 2010

l’enfance étoilée…

…ou clefs des serrures et des ferrures de l’homme que je suis, que j’aurai été mais surtout tenté d’être

mpf

peut-être sûrement, lentement et longuement plus prés de ce qui sera ma fin
ce regard non en arrière
non à rebours non jeté
mais posé doucement comme on pose la paume de la main sur le col d’un chat doux et endormi
d’un chien fou qui soudainement s’arrête et vous offre ce regard de fin et de début du monde que vous êtes pour lui

pour ce faire

choisir la fonte choisir la plume et sa pointe pour la calligraphie choisir l’heure du jour ou de la nuit choisir l’angle de la lumière la géométrie des ombres

choisir le fruit la pomme rouge, la pomme verte qu’on ne croquera pas qui restera là sur la table à portée de la main et de la bouche comme un bel astre végétal soleil ou lune ou planète sans nomenclature au catalogue des observatoires

choisir le breuvage l’eau limpide et froide l’infusion la menthe la camomille ou la passiflore et la verveine et le zeste de l’agrume et les petites baies rouges le café noir l’alcool rouge ou ambré puis attendre

attendre ...

comme on attend le sommeil et son marchand de sable et de songes attendre jusqu’à la patience de l’impatience
attendre comme seuls les enfants savent attendre jusqu’à la presque limite du moment où le sommeil monte comme une eau de marée une eau de mémoire dans laquelle on est lustralement immergé

saisir
le fil de la plume pour la plongée dans ce labyrinthe stellaire

attendre

que cela surgisse
émerge
dérive
épaves du naufrage d’autrefois
dont on a oublié la date et l’heure

mais jamais l’instant ou le moment

attendre

que cela revienne de l’école ou du buisson ardent
ou du sentier ou de la rivière ou de l’étang ou de la colline ou du champs ou du point de fuite du paysage

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9 / 03 / 2010


Lorsqu’il avait été enfant, certains après-midi été, il se perchait au-dessus de l’épaule gauche de son grand-père qui travaillait à ce que la récolte du jardin soit bonne et abondante à l’automne.

Maintenant qu’il arrivait à l’âge de celui qui lui avait été un héros, c’est son grand-père qui se penchait au-dessus de son épaule gauche pendant qu’il écrivait ces quelques lignes naïves, fruits ou fleurs de tant de soins, sous tant de saisons, faits de soirs et de jours, longs ou brefs, de cette patience tout aussi folle que sage qu’enseigne toute passion.

Lorsqu’on refermerait le jardin, le livre, le lit et la chambre, le silence laisserait entendre le bruit de ses sources et la source de son chant.


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